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Cette pièce, écrite en 2015 par Pierre Notte, auteur dramatique, metteur en scène et comédien, raconte l’histoire de deux femmes, une grand-mère et sa petite-fille qui s’apprêtent à recevoir pour le dîner des convives qui ne viendront jamais. Cette attente est l’occasion pour l’auteur de décrire l’amour inconditionnel de ces deux femmes, leur complicité, mais aussi leurs difficultés et parfois leur colère. 

Pierre Notte nous livre ici le récit de deux figures de femmes que l’âge sépare, mais que les questions fondamentales sur la vie rapprochent. Histoire de la transmission intergénérationnelle, construction des liens qui, tour à tour, les rendent tendres et complices, mais aussi tumultueux et chaotiques. Les deux femmes se disputent, se consolent, partagent des doutes, des questions, des secrets et des confidences, de l’amour. 

L’histoire racontée est celle d’un accompagnement mutuel et bienveillant, mais aussi d’un renversement de situation. À quel moment-charnière le “prendre soin” bascule entre une petite-fille et sa grand-mère, alors que l’une entre dans la vie et que l’autre s’en efface ? Un renversement de rôles, mais aussi un renversement dans l’appréhension de la mort. Cette pièce matérialise les relations entre les vivants et les personnes disparues, autour de leur place et de leur irruption. Une forme de porosité entre présence et absence, connectées au travers d’un imaginaire qui permet de façonner des histoires et créer du sens. Cette pièce entremêle le réel et le fantasmé, brouille les temporalités. Elle met en scène des souvenirs, des mémoires (parfois délirantes), des rapports racontés et vécus au-delà de la disparition. 

Cette histoire parle aussi de parcours de femmes et de représentation du corps (jeune ou vieillissant). Elle thématise les questionnements fondamentaux autour de la construction du féminin. La porte d’entrée est l’idée du temps qui passe, par laquelle Pierre Notte offre à voir une jeune femme pour qui tout reste à construire, face à une vieille dame qui porte son vécu et qui a été jeune fille, puis mère et grand-mère.

Leurs histoires sont racontées à l’occasion d’une veillée qui elle-même semble s’éterniser. Cette mise en récit sous forme de miroir offre une perspective nouvelle sur des questions relatives à la féminité et met en scène un espace de parole entre ces deux actrices principales. 

Ces questions, comme des couches successives de narrations, se prolongent dans le jeu de scène et incluent le public par le partage émotionnel. C’est ce qui permet de raconter une histoire commune au travers d’une expérience particulière dans laquelle les spectateurs et spectatrices se retrouvent. 

Anaïs Assémat s’empare de cette histoire mélancolique, touchante, drôle, surprenante, émouvante, pour mettre en scène le relationnel et la parole, pour nous faire vivre la transversalité de l’échange et la force du lien. 

1.  L’AUTEUR

Pierre Notte est un auteur dramatique, metteur en scène et comédien. Depuis les années 2000, il se consacre essentiellement au théâtre et a écrit et mis en scène de nombreuses pièces récompensées aux Molières, soutenues par le Centre National Dramatique, reconnues par le prix SACD.

La nécessité d’écrire, pour Pierre Notte, est venue de son incapacité de parler et de s’ouvrir au monde. Quand il commence à écrire, vers 16 ans, il se plonge d’abord dans un univers très noir et violent. 

Il écrit aujourd’hui des pièces plus « douces » mais qui traitent toujours de sujets très engagés et humains. Après notamment « Moi aussi, je suis Catherine Deneuve » en 2007, « Pour l’amour de Gérard Philipe » en 2011, « C’est Noël, tant pis » en 2014, il écrit « Demain dès l’aube » en 2015. Cette pièce est une commande de Noémie Rosenblatt qui a souhaité  « s’emparer de cet amour inconditionnel et de cette responsabilité choisie, consciente de la force et de la complexité de ces liens dans de nombreuses familles. » 

Il est aujourd’hui auteur associé au théâtre du Rond Point à Paris. 

2.  LA MISE EN SCÈNE

Le décor est très simple et épuré. Un banc coffré, au centre de la scène, contient différents objets — seuls éléments qui ramènent au réalisme et au concret de la situation — qui apparaissent à différents moments de la pièce pour activer la narration : une robe bleue, un pull vert, un châle jaune, un nécessaire à couture, une boîte à musique… Deux monolithes permettent de délimiter le fond de scène, de chaque côté, représentant tour à tour, grâce à l’éclairage, plusieurs éléments marqueurs : tantôt une porte, tantôt un miroir, tantôt une tombe. 

Les deux femmes naviguent autour des décors, s’assoient ou s’allongent, pour activer ou désactiver les différents éléments. Le travail de mise en scène se concentre principalement sur le jeu entre les actrices. Celles-ci portent et matérialisent, avec leur corps et leurs expressions, toute la complicité qui les unit et la force du lien qui explore une palette d’actions et de sentiments autour du texte : se faire confiance, se provoquer, se chamailler, apprendre. L’essentiel repose sur l’interprétation par les comédiennes de leur relation et de statuts familiaux qui nécessitent une exécution très personnelle et dans la communication mutuelle. 

Anaïs Assémat, par sa direction artistique, cherche à traduire une intensité du lien dans toute sa complexité. La mise en scène qu’elle propose cherche à donner forme à l’invisible — la force de l’attachement et de la parole — et aux ruptures dans la narration, oscillant entre diverses temporalités et fabulations. 

« Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère me rassurait après un cauchemar, me laissait gagner au scrabble, me tricotait des pulls, me cuisinait les meilleures soupes du monde, me prenait dans ses bras après un chagrin et m’écoutait lui raconter mes petits malheurs de petite fille. Ma grand-mère est encore aujourd’hui un pilier pour moi et m’apporte tout le réconfort dont j’ai besoin. Elle continue à m’accompagner dans la vie et je l’accompagne en retour ».

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Du point de vue scénographique, l’espace est scindé en deux parties. Une partie de la scène symbolise et actualise le monde présent, la réalité vécue, tandis que l’avant-scène relate le monde des souvenirs, de l’imagination et des absents. La première partie est conçue comme un espace de jeu, dans lequel les comédiennes interagissent alors que l’autre est un espace de narration, dans lequel le public est inclus puisque la comédienne s’adresse directement à lui et que le texte lui est destiné.

Cette délimitation s’opère par de subtils jeux de tons lumineux et par un élément de décor physique : du sable. Au fil de la pièce, l’espace des souvenirs et de la mort, tout comme le sable, prend une place grandissante. En fuseau latéral, la lumière accompagne les espaces créés scéniquement et active certains objets en soutien à la narration. Elle permet de leur donner des symboliques différentes, en particulier les deux monolithes du fond qui prennent tour à tour des fonctions diverses. La luminosité est diffuse et tend à suggérer les choses plutôt qu’à les affirmer. 

La création sonore participe à compléter cet environnement, puisqu’il s’agit d’une bande-son atmosphérique, subtile et fine qu’on oublie presque tant elle est fondue dans le décor. 

Le parti pris est de proposer une atmosphère suggestive qui accompagne la narration et le jeu d’actrices, à l’inverse de l’autorité. Cette sobriété et ce symbolisme permettent à chacun et chacune de projeter ses propres pensées et imageries. Les spectateurs peuvent être enclins à créer leur imaginaire propre à l’aide de leurs souvenirs afin que la pièce devienne pour eux une véritable expérience. Par la mise en forme de ces récits partagés Anaïs Assémat tente de proposer un essai collectif qui se rejoue intimement au travers des particularités de chaque individu. En ce sens, l’impact émotionnel devient signifiant pour le public.